Funérailles d’Auguste Lannoye

1938 1 juin Funérailles d'Auguste Lannoye à Genval c Fonds Lannoye (Ed. Rétro Rixensart)_81er juin 1938 | Le cortège funèbre passe
devant la Maison communale de Genval
et se dirige vers le cimetière de Genval
coll. Fonds Lannoye (1)

La nouvelle, brutale et inattendue, du décès d’Auguste Lannoye se répandit en quelques heures par l’I.N.R. (2) et la plupart des journaux du lendemain, mais elle s’était diffusée déjà avant l’aube parmi le personnel de la pause de nuit, si bien que lorsque sonna le glas de l’Église Saint-Pierre, tout le village était déjà informé.

Les réactions furent immédiates, nombreuses et spontanées, mais leur intensité fut une révélation. Des messages avaient afflué de partout : des clients, des couvents, d’évêques, de fournisseurs, d’abbayes anglaises, de très nombreux curés, des missionnaires, des journalistes, d’associations et mouvements de toutes sortes et qui disaient : il m’écoutait, il m’a donné une auto, une maison, il me comprenait, il m’a sauvé, aidé, il a chauffé nos écoles, il me redonnait courage, avec lui je me sentais grandir, il m’aimait, il ne m’oubliait jamais … (1).

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1er juin 1939 | rue des Lilas à Genval
(actuellement rue Auguste Lannoye)

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Venant de la rue de Rixensart, le cortège funèbre tourne dans la rue de Rosières
(à l’arrière-plan, la Perche)

Ceux qui se souviennent de ces temps-là se rappellent de l’émotion et de la ferveur qui firent de ses funérailles une affectueuse et bouleversante apothéose (1).

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Eglise Saint Pierre de Maubroux

Cinq mille personnes se pressaient autour de sa maison, de l’église et le long du cortège. Cette foule d’inconnus qui disaient perdre un ami. Et ce cortège extraordinaire l’accompagna dans son dernier voyage (1).

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Charles Loos se souvint : Un jour, au cours d’un long voyage que nous faisions ensemble à l’étranger, Monsieur Lannoye, homme intègre qui ne craignait pas la mort, me parlait paisiblement de la possibilité de sa disparition. Et quand je lui demandai alors s’il n’y avait pas lieu de formuler pour ses successeurs un testament industriel, il m’a répondu : « Mon testament industriel tient en un mot : Produire ». Produire, c’est d’abord travailler et c’est dans le travail que l’homme trouve le bonheur. Produire, c’est coordonner les efforts humains pour en intensifier les résultats. Produire, c’est s’astreindre à suivre le développement des sciences sous peine de disparaître. Produire, c’est se pencher sur les besoins humains pour les connaître et les servir. Produire, c’est rechercher les acheteurs dans les coins les plus reculés. Quel que soit le système social que l’on adopte, « Produire », c’est résoudre la question sociale. Et mon testament tient dans ce mot (1).

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1er juin 1938 | Le cortège funèbre passe devant la Maison communale de Genval
et se dirige vers le cimetière de Genval
coll. Fonds Lannoye

Charles Moisse, son plus ancien ouvrier, en larmes au bord de la tombe : Monsieur Lannoye, Au nom de mes camarades, je viens vous dire adieu. Je suis votre plus ancien ouvrier, mais de longs titres d’anciennetés n’étaient pas nécessaires pour être aimé de vous. C’est un père que nous perdons. Nous étions fiers de vous, mais n’étiez-vous pas fier de nous ? Tel vous étiez il y a quarante ans, tel vous êtes toujours resté pour nous et pour tous. De patron vous êtes devenu le Grand Patron, voilà tout. A tous les témoins de votre travail, des âpres luttes du début jusqu’au labeur des dernières années, que manquait-il pour bien vous connaître ? La peine, la maladie ou le malheur. Ame débordante de bonté vous trouviez le temps de vous occuper de nous, de nous réconforter, de nous donner le moyen d’une guérison coûteuse. Grand Patron, mais Grand cœur plus encore.

Son médecin et ami fit son éloge funèbre : Cher Auguste, Une fidèle amitié qui date de plus de 40 ans et dont le temps n’a fait que resserrer les liens m’impose d’apporter le suprême tribut de regrets à ta mémoire. J’ai eu le privilège de recueillir ton dernier souffie et le souvenir poignant de notre ultime tête-à-tête ajoute encore au poids de l’émotion qui m’étreint. Orphelin et pauvre, mais avec la solide armature de tes dons, tu brûlas toutes les étapes du succès, triomphant des plus formidables obstacles. Parvenu au sommet de la réussite et à une très grande renommée, tu es resté simple et modeste. Tu ne fus pas seulement un guide incomparable dans la direction des usines issues de ton génie inventif, tu étais aussi le plus sûr, le plus serviable des amis. L’unanimité des regrets dont l’invisible encens s’élève de partout témoigne de l’émouvante affiiction de tous. La seule peine que tu m’aies faite dans la vie est celle de me quitter aujourd’hui. Mais nous demeurerons fidèles à ta mémoire et à ton exemple et jusqu’à l’heure de te rejoindre nous ne cesserons de penser à toi, de te pleurer et de prier.

Charles Lannoye : Papa, Ta vie fut une montée héroïque, ta mort fut ton premier repos. Ton chemin fut droit et simple, ta sagesse ancienne et neuve comme une page d’évangile. Ta messe matinale fut le haut lieu où tu faisais la part des choses vaines et des choses grandes. « Les hommes s’agitent et Dieu les mène », ce mot répété chaque jour était la conclusion de ta science et la plénitude de ta foi. Tu fus grand et juste dans les créations de ton esprit, dans les mouvements de ton cœur, dans les élans de ta prière. Œuvres de sciences et d’industrie, tu les as édifiées durement, cherchant d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, car la Rédemption te passionnait et tout ce qui peut la continuer. Ton corps porté par la multitude des tiens, entra dans l’été nouveau, près de ton « Cher petit Pierre » et là-Haut, un autre cortège innombrable d’affamés, de dénués, de miséreux t’attendait pour t’introduire dans la Gloire. Et la voix s’éleva : Viens le béni de mon Père, car ce que tu as fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que tu l’as fait. C’était en l’octave de l’Ascension, au temps où les hommes regardent en haut et redisent avec l’ Apôtre « Mort où est ta victoire » ?

L’œuvre réalisée en quelque trente années était immense. Trop grande même pour Auguste Lannoye qui se prenait parfois à regretter le temps où il connaissait chacun de ses ouvriers et lorsque rien de ce qui se passait dans son entreprise n’échappait à son contrôle. Il avait bâti tout cela en partant de rien, sinon de son esprit et de son cœur.

Il avait parfois l’impression que son œuvre était faite et que d’autres auraient à la poursuivre. Il avait, à contrecœur, mais pour la bonne cause, accepté qu’un « Service Social » s’occupât du personnel car il s’était toujours réservé cette tâche. A son fils qui lui parlait de nouvelles formes d’organisations participatives il laisse tomber « Après moi, peut-être, ce sera à toi de le faire ».

Sa santé florissante lui permettait d’assumer chaque jour un labeur considérable. « Je ne me sens pas vieillir » disait-il avec un grand sourire. Un jour il prétendit : « Je ne suis pas fatigué … je n’ai d’ailleurs jamais été fatigué … je me demande même si la fatigue n’est pas une invention des paresseux ! » (1).


(1) LANNOYE Luc, Regards sur le passé, 1978
(2) Institut National de Radiodiffusion